La formidable épidémie de variole qui s'était développée au Bihar en 1973-1974 pour s'étendre à d'autres États de l'Inde fut un véritable désastre qui a failli compromettre le succès du programme d'éradication de la variole. Mais pourquoi cette énorme épidémie, aussi inattendue que sans précédent ? Le suivi détaillé de l'évolution des mesures prises pour éradiquer la variole va donner la clé de l'énigme.

 

ADDITIF du 30 mai 2015:

 

"La vaccination ça ne se discute pas!" a déclaré Marisol Touraine ministre de la santé le 29 mai 2015. Si la vaccination ne se discute pas elle peut s'étudier comme ci-dessous et il y a beaucoup à dire !!!

FIN de l'additif

Les 6 premiers mois de 1974 ont été considérés comme « Les Mois les Plus Noirs du Programme (d'éradication) » On peut lire cela dans une publication de l'OMS de près de 1500 pages qui veut relater l'aventure de la variole et de son éradication. Il a été écrit en particulier par Donald Henderson qui dirigea avec vigueur le programme d'éradication depuis le siège de l'OMS à Genève.

Publié en 1988 cet ouvrage a été mis en ligne par chapitres sur le site de l'OMS depuis octobre 2011 ''Smallpox and its eradication'' [1].

Page 762 le sous-titre est particulièrement fort :

 

 

«  The Darkest Months of the Programme, January-June 1974 »

 

« Les Mois les Plus Noirs du Programme (d'éradication), Janvier-Juin 1974 »

 

 

En réalité l'affaire avait débuté en 1973 comme les REH (Relevés épidémiologiques hebdomadaires) de l'OMS en apportent la preuve.

On trouvera les REH des années 1926-1995 classés par années sur [3] http://whqlibdoc.who.int/wer/

 

Additif du 30 avril 2017 :

Présentement les archives du REH de 1926 à 1995 ne sont plus disponibles mais il s'agit d'une réorganisation comme en témoigne cet article de l'OMS :

 

"Depuis le 1er avril 1926, le Relevé épidémiologique hebdomadaire (REH) relate chaque semaine l’histoire des épidémies. Le Département Pandémies et épidémies du Siège de l’OMS, responsable de cette publication historique, propose de découvrir les 90 années de santé publique dont témoigne le REH, au travers d’une exposition interactive dans la bibliothèque principale du Siège de l’OMS, ainsi qu’une rétrospective en ligne.

«Le REH est une publication à nulle autre pareille, qui a survécu pendant 9 décennies et a connu une évolution considérable. Étant chargés de la pérennité de cette publication historique, nous nous employons à la moderniser pour qu’elle continue de répondre aux besoins actuels. Bientôt, toutes les éditions passées et futures seront interrogeables sur les plateformes courantes, ce qui permettra aux praticiens, aux chercheurs et aux autres utilisateurs d’accéder aisément à leur contenu», explique le Dr Sylvie Briand, Directeur du Département Pandémies et épidémies de l'OMS."

http://who.int/wer/90-anniversary/exhibition/fr/

Fin additif

Aussi je donnerai uniquement la date et le numéro du REH cité.

 Sur la variole, sa vaccination et son éradication j'ai enregistré environ 90 minutes en vidéo [11].

Mais d'abord


''L'effet Buchwald''

Le déroulement de l'affaire va pouvoir s'expliquer parfaitement par ce que j'appelle ''l'effet Buchwald'' et que j'ai déjà présenté dans d'autres articles : la vaccination de contacts récemment contaminés par le virus de la variole aggrave ou déclenche la variole même chez ceux qui l'auraient évitée grâce à une immunité antérieurement acquise par une vaccination ou même par la variole.

 

Le médecin allemand Gehrad Buchwald estimait pouvoir interpréter ainsi un certain nombre de cas de variole apparus en Allemagne au cours d'importations qui s'étaient produites en 1961-1962, en particulier la variole hémorragique apparue chez des infirmières re-revaccinées pendant la période d'incubation et qui avaient été contaminées en soignant des malades.

En janvier 1970 une nouvelle importation avait provoqué 20 cas tous apparus dans l'hôpital de Meschede (voir [1] p. 192-193). Selon ce que rapporte Buchwald dans son livre [7], le gouvernement allemand voulait alors vacciner plusieurs centaines de milliers de personnes et les journaux soutenaient la campagne de vaccination qui se préparait. La jugeant totalement inutile, Buchwald décida de la casser en intervenant à la télévision nationale le 2 février 1970. Cela montre en passant qu'il était très connu pour pouvoir agir ainsi sur son initiative. C'est là qu'il présenta ce que je nomme ''l'effet Buchwald''. La veille, une jeune infirmière venait de décéder de variole hémorragique 12 jours après avoir été re-revaccinée. Il déclara à la télévision, selon ce qu'il affirme :

«L'infirmière Barbara Berndt de Meschede n'était pas décédée suite à la variole, mais suite à la vaccination antivariolique administrée peu de temps auparavant »

 

Selon ce qu'il raconte, l'effet produit fut radical puisque 2 médecins qui devaient animer la campagne se désistèrent, que les journaux changèrent de discours et que seulement 23000 personnes se firent vacciner. Il n'y eut aucun cas parmi celles qui n'avaient pas été se faire vacciner

Je pense qu'après une initiative aussi courageuse que pertinente, Buchwald mérite amplement, comme je le propose, que son nom soit utilisé pour désigner cet effet même si plus de 100 ans auparavant la rumeur publique française disait la même chose comme l'attestent les documents de l'époque [6].

 

Variole au Bihar : les grandes étapes

1- Pour résumer, l'affaire du Bihar a commencé début 1973. Jusque là, la vaccination spécifique des contacts qui était limitée à ceux qui n'avaient pas été vaccinés auparavant ou n'avaient pas eu la variole, a été remplacée par la vaccination dite en anneau où, par commodité et pour gagner du temps en évitant une enquête, on vaccinait systématiquement tout le village (ou 30 maisons alentours dans les villes) et donc tous les contacts, y compris ceux qui avaient déjà été vaccinés, même depuis peu de temps, ou avaient fait une variole.

Si on accepte la réalité de l'effet Buchwald cette décision ne pouvait qu'accroître le nombre de cas. C'est ce qui sera observé (voir le détail plus loin).

2- C'est en octobre 1973 qu'ont débuté les semaines de prospection spéciales une fois par mois, comme dans d'autres
États de l'Inde. Pendant toute une semaine des équipes visitaient tous les villages, fouillaient toutes les maisons de ceux qui étaient infectés et en vaccinaient tous les habitants. Si les 3 semaines suivantes devaient être consacrées à la surveillance des malades et des contacts avec des équipes qui restaient sur place comme cela se fera plus tard, ce ne fut pas mis en œuvre au Bihar, en partie en raison des inondations. Il est cependant certain que la première partie a bien eu lieu les semaines 43, 47 et 51 de 1973.

L'augmentation importante du nombre de cas découverts entraine aussi un nombre important de vrais contacts vaccinés ''à chaud'' et dont certains pouvaient être immunisés et auraient évité la maladie sans cette vaccination supplémentaire inopportune. Les conséquences de l'effet Buchwald sont alors implacables : une flambée épidémique immédiate. Comme de plus les malades n'étaient pas isolés, ils relançaient l'épidémie qui pouvait alors s'étendre à de nouveaux villages et de nouvelles régions. C'est exactement ce qui s'est produit.

Au cours des 6 premiers mois de 1974 l'épidémie ainsi déclenchée avait pris des proportions considérables, véritable désastre qui failli compromettre le succès de l'éradication selon les propos d'Henderson.

La faute aux inondations ... et à l’entêtement humain ... car on pouvait le savoir depuis au moins 100 ans et Buchwald l'avait très justement rappelé début 1970 soit plus de 3 ans auparavant. Les experts de l'OMS n'ont pas voulu savoir …

 

3- Quand le suivi des contacts vaccinés sera enfin mis en œuvre, la source va se tarir et l'épidémie va régresser relativement rapidement pour disparaître de l'Inde en mai 1975.

 

Avant d'aborder une description plus détaillée, la conclusion paraît s'imposer quant à la stratégie qui a réellement permis de vaincre la variole : recherche active des cas suivie de leur isolement ; recherche active des contacts suivie de leur surveillance pendant 3 semaines ; isolement des contacts dès qu'ils tombaient malades.

Cette stratégie à elle seule a sans doute permis de vaincre la variole dans les conditions les plus difficiles, rendues encore plus difficiles par l'effet terriblement délétère de la vaccination des contacts qui multipliait le nombre de malades à isoler.

Avec cette stratégie il aurait été plus facile de vaincre la variole partout sans aucune vaccination à l'exception de celle des équipes de santé qui, à l'époque, travaillaient à mains nues sans aucune protection.

On peut tout à fait envisager que la variole ait été vaincue au Bihar avec zéro immunisé utile même si 90% de la population était effectivement immunisée contre la variole. En effet, la vaccination systématique des contacts annulait tout le bénéfice de l'immunité acquise par la population, que ce soit par la variole ou par la vaccination, cette immunité n'étant utile que pour ceux qui étaient effectivement contaminés. La population avait pourtant payé très, très cher le prix de cette immunité.

 

Les infos rapportées dans des REH de l’époque [3] ainsi que celles d'un historien (voir plus loin ''de la vaccination des contacts à la vaccination en anneau'') vont permettre de préciser presque mois par mois les différentes étapes que je viens de décrire rapidement.

 

Évolution de l'épidémie de variole au Bihar en 1973-1974

Additif du 11 mai 2014

Il peut aussi être intéressant de consulter le REH n°2 du 14  janvier 1972 qui dresse le bilan de l'année 1971. En particulier, le tableau 2 donne l'évolution des cas notifiés annuels de 1967 à 1971 en Inde, soit successivement :

84902  ;  35179 ;  18981  ;  12426  ;  14018

 Fin de l'additif

REH n°2 du 12 janvier 1973

Il dresse le bilan de l'année 1972 bien que les chiffres ne soient pas encore définitifs. Pour l'Inde :

« Pendant les 12 derniers mois le nombre de cas déclarés par l'Inde a régulièrement dépassé les niveaux de l'année précédente (1971). Dans de nombreux États cette accroissement correspond à une surveillance plus efficace et à la découverte de nombreux cas qui n'auraient pas été déclarés auparavant. En outre, depuis avril (1972) le système de notation a été régulièrement amélioré.

Les activités de surveillance ont fait de nets progrès pendant l'année dans la majeure partie du pays mais d'importantes améliorations restent nécessaires. En outre, le système de notification bien qu'il se développe, constitue toujours l'élément le plus faible du programme d'éradication »

 

REH n° 8 du 23 février 1973

« Dans le total mondial pour janvier 1972 l'Inde comptait pour 46% ; pour janvier 1973 sa part est de 60% ce qui s'explique à la fois par une diminution de l'incidence dans les autres pays et par une augmentation des cas déclarés en Inde où la surveillance et la notification sont maintenant mieux assurés. »

L'augmentation constatée en Inde serait donc uniquement le fait de l'amélioration de la notification. Mais le REH du 16 mars se fait déjà plus inquiétant et moins assuré (et ils n'avaient encore rien vu) :

 

 REH n°11 du 16 mars 1973

« les problèmes sont d'une ampleur telle que des efforts encore plus considérables que ceux qui sont déployés seront nécessaires pour interrompre la transmission.

Note de la rédaction : d'importantes épidémies éclatent en ce moment à Calcutta ainsi que dans d'autres régions de l'Inde et au Bangladesh. Ce sont les plus étendues qu'on ait jamais enregistrées au cours des dix dernières années »

La date de cette publication et les délais inévitables d'enregistrement des cas et de publication indiquent clairement que le problème avait débuté au moins dès janvier 1973.

 

REH n° 18 du 4 mai 1973

Page 191 :

« on peut s'attendre pour 1973 à un nouvel accroissement qui tiendra en majeure partie, non à une amélioration de la notification mais à une hausse marquée de l'incidence en Inde et au Bangladesh »

Dès le 4 mai le discours change : ce n'était pas essentiellement la sous-notification même s'il y en avait,  mais une réelle et très importante augmentation du nombre de cas.

Page 193 :

« Le succès du programme mondial d'éradication s'est trouvé sérieusement menacé par l'apparition cette année de grandes épidémies de variole dans le nord de l'Inde et en particulier dans les États du Bengale-Occidental, d'Uttar Pradesh et de Bihar.

La notification étant tardive et incomplète et les mesures d'endiguement inadéquates, les poussées relativement limitées de l'an dernier se sont transformées en épidémies de grande envergure.

On s'inquiète tout particulièrement de l'épidémie majeure, telle qu'on n'en avait pas observé depuis plus de 10 ans, qui sévit à Calcutta. L'abondance relative des moyens de transports en Inde a notablement contribué à compliquer le problème, de nombreuses personnes en période d'incubation ayant parcouru des centaines voire des milliers de kilomètres à travers le pays* et ainsi recrée des foyers d'infection dans des zones précédemment indemnes.

Les importations dûment établies dans les États voisins des zones infectées se sont comptées par centaines »

  • Les nombreux déplacements des Indiens à travers le pays n'étaient certainement pas un phénomène nouveau qui serait apparu en 1973 !!!

 

 

REH n° 26 du 29 juin 1973

Plus grave encore, l'épidémie s'étend rapidement à des contrées indemnes :

«En Inde les principales régions d'endémicité continuent à déclarer plus de cas qu'elles ne l'ont jamais fait depuis plus d'une décennie. De nouveaux foyers d'endémie sont encore détectés et un certain nombre d'épidémies se sont produites récemment dans les États de l'Est et dans d'autres régions jusque là exemptes de la maladie. Ces épidémies sont liées principalement à des cas importés des États à forte endémicité, Bengale-occidental, Bihar, Uttar Pradesh. L'apparition d'épidémies dans la partie orientale du Madhya Pradesh qui en était naguère encore exempte est particulièrement préoccupante.

En outre il est décevant de constater à ce jour l'échec des efforts d'endiguement entrepris pour interrompre la transmission dans le Rajasthan et l'Andhra Pradesh, où l'incidence de la maladie est faible et où des mesures d'endiguement relativement limitées mais efficaces devraient rapidement produire leurs effets. »

Ce qui est surtout décevant c'est qu'ils n'en comprennent toujours pas la raison...

 

 REH n°32 du 10 août 1973

« Au 7 août 90748 cas de variole avaient été notifiés à l'Organisation soit à peu près le double du nombre de cas enregistrés l'année dernière à la même époque.

La stratégie de l'éradication de la variole

La stratégie du programme d'éradication de la variole est fondée sur un vigoureux programme de surveillance et d'endiguement dans les zones d'endémie confirmée.

Les mesures de lutte ont été cependant relativement inefficaces dans de nombreuses régions du sous-continent asiatique ; c'est pourquoi la variole s'est propagée et réinstallée cette année dans beaucoup de territoires précédemment indemnes.

Dans beaucoup d’États de l'Inde,...bien souvent des cas continuent à se produire pendant de nombreuses semaines ou même des mois après le déclenchement des opérations d'endiguement. »

Il est donc reconnu que les mesures de lutte se sont avérées inefficaces mais aucune analyse n'est faite pour en cibler les causes ! Ils voulaient endiguer les épidémies en vaccinant les contacts mais l'effet Buchwald va produire le résultat inverse ...

 

REH n° 38 du 21 septembre 1973

« La période juillet-octobre est généralement celle où l'incidence de la variole et le nombre de zones touchées sont les plus faibles. Toutefois, la maladie est encore assez répandue cette été. Cette situation très préoccupante rend nécessaire un programme de surveillance-endiguement beaucoup plus agressif afin d'éviter de graves problèmes pendant la prochaine saison de la variole.

Dans les trois pays où la variole persiste à l'état endémique, de vastes campagnes sont engagées pour déceler et éliminer les derniers ilots d'infection à cette époque de l'année où l'incidence est faible. L'aide internationale fournit à cette effet des soutiens supplémentaires mais le succès de la campagne d'automne exige encore des mesures de surveillance plus efficaces. »

 

Devant cette situation, la décision est prise d'intensifier encore les mesures de lutte, ce qui va se faire pendant les 3 mois suivants, mais SANS avoir analysé le pourquoi de l'échec de ces mesures L'intensification est purement quantitative, pas qualitative. Les conséquences seront immédiates.

 

REH n°2 de janvier 1974 : bilan de l'année 1973

« On peut attribuer une partie de l'augmentation globale de 1973 au fait que la notification a été plus complète. »

Mais cela n'explique pas tout :

«  Toutefois il apparaît aussi que les épidémies de variole au Bangladesh, dans les États contigus de l'Inde septentrionale et orientale et au Pakistan dans les provinces du Sind et du Balouchistan ont été plus sévères que les années précédentes. »

 « Au moment où commence la saison de la variole (janvier-mai en Inde) le programme a atteint un point critique »

La situation était si critique qu'Henderson, accompagné des responsables de l'OMS, avait rencontré les responsables indiens en janvier 1974 ([2] page 760 colonne 2]

 

REH n°19 du 10 mai 74 

 

« Au 7 mai l'Organisation avait reçu notification de 76383 cas de variole soit un accroissement de 34% par rapport au nombre de cas enregistrés à la même date de 1973. Une fraction de cet accroissement peut être attribué à l'introduction en octobre 1973, dans une grande partie de l'Inde et du Pakistan, d'un nouveau système de surveillance remarquablement plus efficace grâce auquel la notification est devenue pratiquement complète dans la plupart des régions. En même temps des épidémies explosives se sont produites dans l’État indien de Bihar...Pour 1974 le Bihar à lui seul compte plus de la moitié du total des cas relevés dans le monde. »

 

Le nouveau système de surveillance c'était les semaines de prospection où les villages infectés étaient systématiquement vaccinés. Comme par hasard, "des épidémies explosives" vont apparaître ''en même temps'' ! Mais ils ne comprennent toujours pas !!!

 

Voir plus page 160 :

« L'incidence de la variole en Inde en 1974 a marqué un nouvel accroissement par rapport à 1973. Jusqu'ici 61482 cas ont été notifiés contre 30700 pour la période correspondante de 1973. Toutefois, c'est l’État de Bihar où l'on a enregistré six fois plus de cas que l'an dernier qui est au centre du problème. »

 

« Cependant, si le Bihar connait actuellement des épidémies de variole beaucoup plus graves que ces dernières années, une partie de l'augmentation des cas déclarés en Inde et dans d'autres parties du sous-continent est incontestablement due au fait que la notification est devenue beaucoup plus complète grâce à la mise en œuvre d'une nouvelle formule de surveillance.

Ce nouveau système de surveillance-endiguement a été introduit à partir d'octobre 1973 dans toutes les régions d'endémie de l'Inde puis au Pakistan et au Bangladesh. »

 

REH n° 24 du 14 juin 1974

« Au 11 juin 128769 cas de variole avaient été notifiés à l'Organisation, soit une augmentation de 70% par rapport à la période correspondante de l'année dernière. Cette augmentation considérable de l'incidence variolique est presque entièrement le fait de l'Inde, qui a enregistré jusqu'ici 106 676 cas contre 41 970 l'année dernière. L’Inde entre actuellement pour 83% dans la morbidité variolique mondiale, 66% des cas ayant été relevés dans le seul État du Bihar.

Il y a un an les cas enregistrés étaient ceux qui avaient été détectés par les équipes de surveillance au cours de leurs activités courantes. Mais à partir d'octobre 1973 des dispositions ont été prises en Inde pour que tous les travailleurs sanitaires procèdent à intervalles de 4 à 6 semaines à une prospection systématique pendant une semaine de tous les villages.

Chaque fois qu'un village se révélait infecté, une équipe d'endiguement en explorait toutes les habitations pour détecter tous les cas de variole possibles et vacciner les habitants.

Sauf dans l’État du Bihar ces activités ont été d'une efficacité telle qu'elles ont permis de juguler l'importante recrudescence de variole qui se manifeste normalement de janvier à mai. »

 

« C'est dans le Bihar que se livre la bataille principale contre la variole »

« Pour ce qui est du Bihar, le programme a été lent à démarrer, en partie à cause des inondations, et n'est vraiment opérant que depuis le début de cette année. Entre-temps, la variole avait pris une grande extension, débordant la capacité du dispositif sanitaire existant pour faire face aux épidémies. »

 

« Toujours en Inde, d'autres foyers importants de variole existent à proximité de l’État du Bihar et de nombreuses épidémies observées à une plus grande distance se sont révélées avoir eu pour origine une infection contactée dans cet État. »

En fait, au Bihar le programme de prospections spéciales à effectivement été réalisé les 3 derniers mois de 1973 avec la vaccination des villages infectés mais pas le suivi : donc pas d'isolement des malades.

J'ai reproduit et commenté dans un fichier PDF 2 diagrammes très instructifs sur les cas notifiés au Bihar en 1973 et 1974. Voir le fichier [10] :  Variole_au_Bihar_en_1974

 

La comparaison entre les régions et les périodes où le suivi des contacts vaccinés était assuré

et celles où il ne l'était pas paraît très démonstrative

 

 De la vaccination des contacts à la vaccination en anneau

Voici des compléments très intéressants rapportés par un historien.

Paul Greenough [4], historien de l'Inde moderne, s'est penché sur la campagne d'éradication de la variole en Inde dans un document intitulé [5]:

 

« Intimidation, coercition et résistance dans l'étape finale de la campagne d'éradication de la variole

en Asie du Sud - 1973-1975 »

 

Page 635 colonne 2 :

Il distingue 2 phases dans la pratique de la vaccination des contacts :

1- Au début on ne vaccinait pas les contacts quand ceux-ci apportaient la preuve d'une vaccination un peu ancienne pratiquée avec succès et sans doute aussi s'ils avaient déjà fait la variole.

2- En 1973 ce critère restrictif sera supprimé afin de gagner du temps en évitant d'avoir à discuter avec les habitants dont les étrangers qui participaient aux campagnes ne connaissaient pas la langue : tous les habitants du village seront alors systématiquement vaccinés.

C'est ainsi que la vaccination des contacts sera remplacée par la vaccination dite en anneau :

 

« La méthode standard d'endiguement demandait de connaître les contacts et prenait beaucoup de temps. Nous avons voulu restructurer l'endiguement pour qu'il ne dépende pas d'un interrogateur bien motivé et talentueux. Pour ces raisons nous avons abandonné l'approche par contact spécifique au profit d'une intense vaccination locale en anneau. Traduit dans le contexte du Bangladesh l'anneau était le village. »

 

Le village représentait ainsi l'analogue du troupeau dans la lutte contre les maladies animales.

 

Cette mesure donnera lieu à des pratiques ''quasi militaires'' où les vaccinateurs n'hésiteront pas à enfoncer les portes quand elles étaient fermées, à vider les femmes et les enfants de leur lit ou des latrines et à les vacciner de force selon ce que rapporte cet historien. Le texte est tellement fort et incroyable que je préfère le laisser en anglais en annexe...

 Le Bihar sera même considéré comme une région particulière où la stratégie qui réussissait ailleurs n'était pas applicable (Doc. OMS 1988 page 767  [2]) :

« Avec une épidémie aussi extensible que celle observée au Bihar, certains épidémiologistes de l'Inde et du programme OMS commencèrent à spéculer que le Bihar devait représenter un cas spécial où la stratégie de surveillance-endiguement maintenant bien testée n'était pas applicable. »

 Ce qui était spécial, c'est qu'au Bihar il avait manqué un petit détail qui change tout : on n'isolait pas les malades et les contacts qui le devenaient, les équipes quittant le village aussitôt après en avoir vacciné les habitants ! Plus tard, les équipes resteront 3 semaines et même 6 semaines pour surveiller les villages infectés.

La bombe atomique indienne ([2] page 769 colonne 2 

Malgré son importance, l'épidémie de variole qui sévissait dans certaines régions de l'Inde était peu connue en dehors. Cependant, un événement va bouleverser cette état de fait : l'explosion souterraine de la première bombe atomique indienne dans le Radjastan le 18 mai 1974. Du coup, la presse internationale convergea vers New Delhi pour couvrir l'événement. Simultanément, la même semaine, la variole venait d'exploser en Inde avec plus de 11000 cas notifiés au cours de cette semaine. De fait, la presse internationale va couvrir les 2 événements.

On peut en trouver trace dans plusieurs article du New York Times dont celui du 5 juin 1974 ou encore du 7 juin pour relater les propos du ministre de la santé de l'Inde. Malheureusement, seules les 3 premières lignes des articles sont disponibles librement.

 

Dans [2] page 770 colonne 1  Henderson et al. écrivent :

«  L'état-major du programme expliquait à maintes reprises (à la presse) qu'une notification plus complète rendait compte pour la plus grande part de ce qui apparaissait comme étant la plus importante épidémie depuis de nombreuses années, mais le scepticisme était dominant et compréhensible. »

Oui, la sous-notification avait bon dos !

 

Annexe

Grenough page 635, colonne 2 - 636 colonne 1 [5] :

Opération vaccinale ou militaire ?

« The actual application of containment so defined, however, often produced chaos in the affected villages.

The initial stage in the evolution o f a coherent containment policy was marked by an almost military style attack on infected villages . . . . In the hit-and-run excitement of such a campaign, women and children were often pulled out from under beds, from behind doors, from within latrines, etc. 

Almost invariably a chase or forcible vaccination ensued in such circumstances ... We considered the villagers to have an understandable though irrational fear of vaccination ... We just couldn't let people get smallpox and die needlessly. We went from door to door and vaccinated.

When they ran, we chased. When they locked their doors, we broke down their doors and vaccinated them. »

{Quand ils couraient, nous les pourchassions. Quand ils barricadaient leurs portes, nous fracassions leurs portes et les vaccinions.} 

Évidemment de telles méthodes engendrèrent des résistances et des protestations !!! Quand on réalise que ce furent justement ces vaccinations forcenées qui, loin de protéger la population de la variole, exacerbèrent les épidémies on pourrait être pris de vertige ...

Il y eut aussi, à la même période, une vigoureuse opposition de l'autorité sanitaire indienne à la nouvelle politique de l'OMS, l'Inde voulant revenir à la vaccination massive de routine. Il paraît assez vraisemblable que ce fut l'accroissement considérable des épidémies de variole qui se produisaient de façon concomitante à la mise en place de cette nouvelle politique qui avait conduit les autorités indiennes à manifester cette très vive opposition relatée à la fois par l'historien Paul Greenough et le document OMS de 1988.

Grenough page 635, colonne 1 [5] :

Opposition de l'Inde à la politique de l'OMS :

« Despite these much more coordinated and stringent measures, the SEP (Smallpox eradication programme) came close to collapse in India in the first six months of 1974. There was an explosion of outbreaks in Bihar and Madhya Pradesh, and the largest number of new cases anywhere in the world during the prior six years was recorded in May of 1974.

Arrival of these data coincided with grave financial problems in the Indian SEP, the onset of regional railroad strikes and an outbreak of widespread political disturbances.

There was also a serious disagreement between the WHO advisers, on the one side, and India's Director General of Health Services and the Bihar health minister, on the other; these two officials had lost faith in surveillance/containment methods and advocated a return to mass vaccination. Similar high-level calls for mass vaccination came from Bangladesh early in 1975 [1 ; p. 835]. »

 

Document OMS 1988 page 767 [2] :

«India's Director-General of Health Services, still an advocate of mass vaccination, became increasingly alarmed and advised Bihar's Minister of Health to with draw staff from the infected areas and to begin mass vaccination campaigns in the areas still free of smallpox to prevent them from becoming infected.

Dr Sharma, learning of this only after the minister in Bihar had begun to take action, protested direct to India's Minister of Health and Family Planning, Dr Karan Singh, and together they flew to Bihar to intercede. The Bihar minister rescinded his order.

In an epidemic as extensive as that occurring in Bihar, some of the Indian and WHO programme epidemiologists began to speculate that Bihar might represent a special case in which the now well-tested surveillance and containment strategy might not be applicable. »

 

 

 

[1] Document OMS 1988 de 1500 pages sur la variole (en ligne par chapitres) :

http://whqlibdoc.who.int/smallpox/9241561106.pdf

[2] Le chapitre 15 :

http://whqlibdoc.who.int/smallpox/9241561106_chp15_%28p757-p805%29.pdf

[3] Les archives du REH  http://libdoc.who.int/wer/ 

[4] Sur l'historien Paul Greenough :

http://clas.uiowa.edu/history/faculty-staff/paul-r-greenough 

[5] L'article de Paul Greenough sur les campagnes coercitives de vaccination :

http://archives.evergreen.edu/webpages/curricular/2007-2008/globalhealth/files/globalhealth/Greenough%20Intimidation%20in%20South%20Asian%20Smallpox.pdf

[6] La variole au 19ième siècle en France : compilation par moi-même :

http://p5.storage.canalblog.com/56/75/310209/68965169.pdf

[7]Vaccinations le marché de l'angoisse - Dr Gerhard Buchwald - traduction française Alain Bernard - Edité par  ALIS -  

http://www.alis-france.com/librairie_2.php

 [8] Éradication de la variole : Pourquoi l'échec de la vaccination ?

http://questionvaccins.canalblog.com/archives/2011/09/26/22157871.html

[9] L'expérimentation animale impose de revoir notre plan variole

http://questionvaccins.canalblog.com/archives/2012/01/03/23148650.html

[10] Variole au Bihar en 1974 : diagrammes

http://p2.storage.canalblog.com/27/48/310209/75091223.pdf

[11] http://questionvaccins.canalblog.com/archives/2013/04/04/26834641.html